Un chemin de prévention vivante — une invitation à transformer notre rapport au corps féminin par l’écriture et l’écoute
Tout a commencé avec une femme. Une seule.
Elle devait être opérée le lendemain. Elle allait perdre un sein. Et ce soir-là , elle était littéralement dévorée par le stress et le chagrin.
Ce qui me bouleversait, ce n’était pas seulement sa détresse — bien légitime. C’était ce qu’elle me confiait : « Je ne l’ai jamais vraiment écouté. Et maintenant, je vais le perdre. »
Comme si elle réalisait, au bord de la perte, qu’elle avait vécu toute une vie à côté d’une partie d’elle-même. Sans même savoir qu’on pouvait l’écouter.
Je lui ai proposé quelque chose. Non pas de lutter contre sa peur, mais d’occuper cette dernière soirée autrement : écrire une lettre à son sein. Pour lui dire au revoir. Pour lui expliquer, à lui, pourquoi elle prenait cette décision.
Quelque chose s’est passé cette nuit-là . Un apaisement. Une dignité retrouvée. Comme si, en mettant des mots, elle reprenait sa place d’actrice dans ce qui lui arrivait, au lieu de le subir.
De cette femme, et de cette nuit, est né tout un projet : inviter les femmes à écrire à leurs seins pour apprendre à les écouter — et faire de cette écoute un véritable chemin de prévention vivante.
D’une femme à toutes les femmes
J’ai d’abord proposé cet exercice à toutes les personnes qui venaient me voir avec un cancer du sein. Écrire à leurs seins. Leur parler. Retracer leur histoire avec eux.
Mais très vite, une évidence s’est imposée : pourquoi attendre la veille d’une opération ? Pourquoi attendre que la maladie soit là pour, enfin, écouter cette partie de nous ?
J’ai voulu redresser la barre avant. Ouvrir cet espace avant que la maladie n’impose brutalement cette écoute. Et, au pire, être plus prête, plus présente, plus actrice si l’épreuve survenait. C’était mon espoir : que cette écoute devienne une prévention — pour moi, pour ma fille, pour toutes les femmes.
J’ai alors demandé à mon époux, le Dr Eduard Van den Bogaert, de créer un séminaire autour de cette question. Car il propose une lecture sensible et symbolique du corps féminin. Il a un art rare : celui de décrypter la fonction biologique des seins dans le corps, et de nous aider ainsi à les comprendre et à les écouter.
C’est un peu comme l’estomac. Quand il est lourd, on peut s’arrêter et se demander : qu’est-ce que je ne digère pas, là , maintenant ? Pas seulement physiquement — mais émotionnellement. À quoi cela me renvoie-t-il ? Beaucoup de personnes sentent intuitivement qu’un vécu peut aussi résonner dans le corps. Les seins, eux aussi, semblent parfois réagir à ce que nous traversons — aux relations, aux étapes de vie, aux bouleversements intérieurs.
Dans ce séminaire, à partir d’un canevas né de cette approche sensible du corps féminin, j’accompagnais la mise en pratique : chaque femme écrivait sa lettre, puis la lisait à voix haute, aux autres.
Et là , j’ai compris.
Chaque lettre était unique. Chacune racontait une histoire différente — l’enfance, le silence, le regard des hommes, la maternité, les blessures, l’amour. Et à mesure qu’elles se lisaient les unes aux autres, quelque chose s’ouvrait : une émotion partagée, une reconnaissance mutuelle, une autre manière d’habiter son corps.
Ce qu’Eduard a apporté : des seins qui deviennent langage
Eduard ne regarde pas les seins comme de simples glandes. Il les lit comme des organes du nid et du lien.
Car le sein est l’organe par lequel tout le nid se raconte. C’est contre le sein de notre mère que nous avons été portées, nourries, rassurées. C’est là que se joue le premier contact peau à peau, le premier amour, la première sécurité. Chaque lien laisse sa trace.
Les seins sont d’ailleurs placés tout en haut du corps, au-dessus du diaphragme, tout proches du cÅ“ur, du souffle et du Verbe.
Voilà pourquoi nos seins sont si sensibles, si bavards. Leur peau est si fine qu’ils devraient être nos premiers messagers — de ce qui se passe dans notre nid, au-dehors comme au-dedans. Nos seins parlent. Ils gonflent, se tendent, varient avec le cycle, les hormones, les émotions, les relations. Ils racontent ce que nous avons reçu, donné, ce qui nous a manqué, ce que nous avons protégé ou laissé partir. Ils sont les cartographes de nos liens d’amour.
Grâce à ce décryptage, plus aucune femme du séminaire n’a regardé ses seins de la même façon. Non plus comme une partie du corps qu’on subit ou qu’on juge, mais comme une partie de soi avec laquelle il devient possible d’entrer en relation, pour se comprendre et se guider.
Ce que j’ai appris en chemin — et qui me bouleverse encore
J’avais conçu ce séminaire pour la prévention. Pour toutes les femmes.
Mais voici ce que j’ai observé : ne sont venues, presque uniquement, que des femmes déjà concernées. Des femmes malades. Des femmes en rémission. Des femmes qui avaient été suspectées, puis rassurées, mais marquées à jamais par la peur. Des femmes portant, dans leur arbre familial, beaucoup de mortes avec cette maladie.
Très peu de femmes en bonne santé sont venues.
Parce que les femmes en bonne santé fuient ce sujet. « Ça ne me concerne pas. Ça ne m’arrivera pas. » Elles veulent — légitimement — faire partie du pourcentage des femmes que la maladie épargne.
Et cela m’a profondément interrogée : pourquoi attendons-nous si souvent qu’un problème survienne pour commencer à écouter notre corps ?
Mais voici ce que j’ai compris : faire partie de ce pourcentage de femmes épargnées, ça ne se subit pas. Ça s’agit. Cela demande d’écouter, d’entendre, de prendre soin, de mettre des mots. Personnellement, je ne veux pas espérer être épargnée. Je veux faire partie de celles qui, en s’écoutant, augmentent leurs chances.
C’est cela, ma prévention vivante. Pas attendre d’aller mal pour entrer en relation avec mon corps. Écouter mes seins aujourd’hui, parce que je vais bien — précisément parce que je vais bien.
Car nos seins sont un baromètre. Beaucoup de femmes sentent que leurs seins réagissent aux périodes de vie, aux relations, au stress, aux bouleversements. Le problème, c’est qu’ils parlent — mais personne ne les entend, ne les comprend, ou on les nie.
Je vais être honnête : moi non plus, longtemps, je ne comprenais rien à leur langue. Bien sûr, mes seins me racontaient quelque chose. Mais je ne savais pas le lire. Je connaissais les frissons, la chair de poule sur mes bras, mon corps qui tremblait parfois tout entier — mais ce que disait la peau si fine de mes seins, ce que mes tétons exprimaient, ce que signifiait leur gonflement : rien. Nada. C’était une langue étrangère.
Aujourd’hui, ils sont mes phares. Des repères. Je les sens, je les écoute, je les comprends. Non pas par hasard, mais parce que j’ai appris leur langage, parce que j’ai commencé à écouter ce qu’ils éveillaient en moi. Parce que, depuis que j’ai écrit ma lettre et lu celle des autres femmes, je les honore et les respecte.
L’écoute n’est pas un don. C’est une éducation. Elle s’apprend.
Une éducation pour toute la famille — y compris les hommes
C’est pour cela que, au-delà du canevas qui aide à tracer le fil rouge de sa vie grâce à ses seins, le séminaire est devenu un cours en ligne : pour qu’il puisse se transmettre, se regarder à plusieurs, en famille.
Car les femmes ne sont pas seules concernées. Les hommes le sont aussi, et profondément.
Le partenaire, d’abord : après le bébé, c’est lui qui touche le plus les seins d’une femme. Le père, ensuite : c’est lui à qui, à l’adolescence, il est soudain « interdit » de les toucher — un basculement rarement mis en mots. Et les fils, enfin : ils auront un jour une compagne, et leur rapport au corps féminin, à sa délicatesse, à son écoute, se construit aussi là .
Nous participons tous, d’une manière ou d’une autre, à la façon dont une femme apprend — ou non — à habiter son corps avec respect et douceur. C’est pour cela que ce cours est une éducation globale — pas seulement pour soi, mais pour ceux qu’on aime et pour ceux qui viennent après nous.
Les lettres que j’ai transmises
J’ai demandé à ces femmes de m’offrir leur lettre. Elles ont accepté.
Et depuis, quand une nouvelle femme venait me voir — touchée par un cancer, ou simplement mal dans son corps de femme — j’en piochais quelques-unes, au hasard, et je les partageais. Chaque fois, ces lettres faisaient un bien immense. Chaque fois, une sororité invisible se créait avec ces inconnues qui avaient écrit avant elle. Une nouvelle voie se dessinait, quelque chose se remettait doucement en mouvement dans leur rapport à elles-mêmes.
Et il y a eu une surprise que je n’attendais pas : les partenaires masculins. Certains ont lu ces lettres. Je les ai vus ébranlés, bouleversés. J’en ai vu pleurer — parfois plus émus encore que les femmes elles-mêmes. Comme si ces lettres ouvraient en eux une porte que personne ne leur avait jamais montrée.
Pourquoi ce projet me tient tant à cœur
Je vais être honnête avec vous.
En tant qu’accompagnatrice, leur parcours me faisait peur. Je les ai suivies du début jusqu’à la fin. Certaines ont guéri. D’autres sont mortes. J’ai accompagné des fins de vie. Cela m’a laissée en morceaux.
Écouter mes propres seins, pour moi, c’est prendre bonne note de tout ce qu’elles m’ont appris — celles qui s’en sont sorties comme celles qui sont parties. C’est faire en sorte que leur souffrance n’ait pas été vaine. Aujourd’hui, grâce à elles, je m’écoute. Je promeus une prévention vivante. Et j’ai essayé de transmettre à ma fille une autre manière d’habiter son corps et sa féminité — une éducation qui l’aide jusque dans ses relations.
Pas une prévention de la peur, mais une prévention de la présence. Pas une surveillance du corps, mais une conversation avec lui.
N’attendez pas d’être à la veille de perdre quelque chose pour écouter ce qui, en vous, parle déjà .
C’est mon souhait pour chacune de vous. Et je dirais même pour une partie de votre corps — et peut-être, par ricochet, pour vos filles, vos amies, votre mère. Qu’elles soient ouvertes à tout cela ou non : si vous, vous lisez ces lignes, alors vous l’êtes. Et d’une manière ou d’une autre, votre écoute influencera la leur.
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